[Interview] Frédéric Domon évoque pour Educadis sa conception du Social Learning

Publié le 24/02/2015 à 12:12
social learning

Frédéric Domon est un des pionniers du « Social Learning » en France. Président du cabinet conseil SOCIALEARNING et fondateur du Think Tank ECOLLAB, il est aussi le fondateur de TEACHINFIRM, un fournisseur de Learning Marketing, solution qui transforme l'apprentissage en véritable partenaire business.

Frédéric a répondu aux questions d’Educadis sur sa conception du social learning.

 

 

 

Quels sont votre formation et votre parcours, et d’où vous est venu cet intérêt pour le social learning ?  

 

J’ai longtemps travaillé dans la communication et le marketing. Je  m’intéressais donc aux questions de transmission d’informations et de savoirs au sein de l’entreprise. Un jour, alors que je souhaitais donner une nouvelle orientation à mon parcours, deux de mes centres d’intérêts, le learning et le 2.0, se sont croisés par sérendipité. J’ai découvert des enseignants qui, aux quatre coins du monde, tentaient d’animer leur classe différemment avec des outils numériques gratuits. Je suis également entré en contact avec des consultants anglo-saxons, canadiens ou américains, qui commençaient à parler de « social learning ». Nous avons initié un échange de connaissances avant de créer un Think Tank, Ecollab, qui a permis de faire connaître le sujet en France. Nous étions les premiers à sensibiliser le marché au social learning, jusqu’ici indifférent à cette notion.

 

 

En quoi consistent vos activités au sein du cabinet de conseil Socialearning ?

 

La promesse du e-learning originel était de révolutionner la formation en la basculant dans le virtuel. Mais, avec le concept de « l’homme face à la machine », cette promesse n’a pas été tenue. On avait oublié une dimension essentielle : on apprend toujours collectivement.

Ainsi, Socialearning, à ses débuts, a accompagné ses clients dans la mise en œuvre de dispositifs sociaux d’apprentissage.

Si la question du social dans l’apprentissage s’est reposé à la fin des années 2000 avec le social learning, on ne peut pas réduire le social learning uniquement à du learning sauce 2.0. Le social learning n’a pas attendu le 2.0 pour exister. Bien avant les réseaux sociaux,  Albert Bandura le décrit comme étant la formation qui se produit lorsque nous observons et nous reproduisons les comportements de ceux qui nous entourent. Alors qu’au début, j’avais une vision outillé du social learning, ma définition a évolué :

 

 

« Le social Learning, c’est tout simplement apprendre avec les autres et grâce aux autres. Il s’agit d’un apprentissage naturel, omniprésent, un apprentissage de collaboration. »

 

 

Nous nous sommes rendu compte que les dispositifs d’apprentissages sociaux digitaux dysfonctionnaient chez certains de nos clients. Pourquoi ? Pas parce que l’outil n’était pas le bon, ou qu’il souffrait d’un déficit d’animation. Non, simplement parce que l’on ne peut pas transposer dans le virtuel ce qui n’existe pas à dans le monde réel. S’il n’existe pas déjà une culture collaborative dans le réel, ce n’est pas un outil 2.0 qui va inciter spontanément les gens à collaborer.

Le social learning est pour une large part un apprentissage informel, non structuré, involontaire. On ne peut le décider, mais on peut créer les conditions à son essor. C’est avant tout une question culturelle, managériale qui se pose aux organisations. Socialearning a donc travaillé sur ces questions pour développer des écosystèmes qui permettent la mise en place de ce type d’apprentissage, ce qui implique un fort accompagnement managérial autour du social learning.

 

 

Vous citez Virgile : « On se lasse de tout, sauf d’apprendre ». Est-ce une stratégie marketing, et/ou une philosophie de vie ?

 

Dans le cadre d’une activité comme la notre, nous sommes les premiers concernés par l’obligation d’apprendre tout au long de la vie. Les vérités d’il y a quelques mois ne sont plus forcément celles d’aujourd’hui, l’environnement évolue très rapidement. Il faut donc développer ce côté autodidacte et être en capacité d’apprendre tout au long de sa vie. Cela passe par la mise en place de routines quotidiennes: Organiser sa veille, se connecter à un écosystème, échanger, apprendre collectivement et mettre en œuvre par la pratique.

 

 

Quels sont les horizons de vos clients, et leurs attentes ?

 

Nos clients sont plutôt constitués de grosses sociétés. Après une première période d’évangélisation, les clients sont devenus beaucoup plus matures sur les démarches, ils ont aussi compris que la question cruciale de l’innovation était liée avec celle de l’apprentissage. Leur horizon temporel s’est réduit avec des contraintes beaucoup plus fortes. Comment être plus agiles, plus innovants ? Comment motiver ses collaborateurs, en faire des acteurs du changement ? Alors qu’auparavant, on pensait que l’outil, seul, ferait le job, on accepte désormais de se poser les vraies questions, celles beaucoup plus complexes du changement culturel, organisationnel.

Nous voyons aussi le développement de sociétés disruptives, créant ex-nihilo de nouveaux marchés, l’essor des entreprises en réseau ou des entreprises en mode SAAS. Leur problématique est d’évangéliser, de convaincre tout un réseau de partenaires et de le faire monter en compétence le plus vite possible. Dans cette logique, le social learning représente un levier d’action idéal.

 

 

Les entreprises françaises semblent encore frileuses avec l’e-learning, malgré des évolutions manifestes. Existe-t-il réellement une spécificité française par rapport aux autres pays européens ?

 

La capacité à apprendre tout au long de sa vie est une dimension stratégique pour un individu, puisqu’agissant directement sur son employabilité. 65% des étudiants occuperont un emploi qui n’existe pas encore. Le métier de community manager est un bon exemple. Le temps que l’éducation nationale ne mette en place des parcours, nous serons probablement passés à autre chose. Les entreprises sont donc des acteurs importants. Nous sommes un peu dans la même situation qu’au début du vingtième siècle, où les entreprises, confrontées à une pénurie de compétences, ont investi massivement dans des formations dans le but d’approvisionner leurs métiers en main d’œuvre.

La question de l’apprentissage tout au long de la vie est aussi celle de l’autonomie des apprenants. Or celle-ci se heurte en France à une dure réalité. Seul 50% des français se disent  autonomes là où 70% des Allemands, des Espagnols ou encore des Italiens le sont. Alors que ces derniers se prennent en charge pour leur apprentissage, les français ont trop tendance à considérer qu’il s’agit du ressort de leur employeur.  

Malgré sa médiatisation, l’e-learning est un nain dans le marché de la formation professionnelle. En France, c’est encore plus vrai avec une préférence longtemps marquée pour le présentiel.

 

 

Comment expliquer ces particularités culturelles ? Quelles sont les origines ?

 

Plusieurs raisons sont mobilisables pour expliquer cette spécificité. Le système éducatif, depuis la maternelle jusqu’à l’entrée dans le monde du travail, contribue à ne pas rendre les personnes autonomes par rapport à l’apprentissage.

Il y a aussi la question de la digitalisation de l’enseignement, de l’accompagnement des parties prenantes. Combiens de plans numériques depuis les années 80 ? A chaque fois, on a péché par manque de moyens. Pour prendre un exemple concret, ma femme est enseignante en mathématiques en collège. Depuis un an, sa classe est équipée d’un tableau blanc interactif. Elle vient seulement de recevoir une formation sur son fonctionnement. Mais elle attend toujours d’être formée aux nouveaux usages qui accompagnent cet outil.

Notre modèle administratif de prise en charge des coûts de formation professionnelle explique aussi notre préférence pour le présentiel. Un de mes contacts est coach numérique. Il accompagne pour un organisme dépendant d’une Région des PME sur les questions digitales. C’est une mission complexe car les responsables de ces PME sont géographiquement dispersés, peu disponibles… Et bien, il lui est quasiment impossible de proposer du e-learning, car peu d’OPCA acceptent ce type de formation. Quant à parler de e-tutorat, c’est de la science fiction pour beaucoup d’entre elles.

La réforme de la formation pro, bien qu’allant dans le bon sens, ne donne pas un signal fort en faveur des nouvelles modalités d’apprentissage, des ed-tech. Est-ce que les participants à un MOOC verront leur frais de certification pris en charge ? Je n’y crois pas.

           

 

Les tendances de l’e-learning en 2015 prévoient une forte hausse de cette méthode d’apprentissage, profitant d’un développement technologique toujours plus poussé, et d’une meilleure accessibilité de masse. Quelles sont vos estimations pour le marché du social learning en 2015, et pour les années à venir ?

 

Le marché du social learning et de manière générale de l’e-learning tend vers la maturité, avec des organismes mettant en œuvre des dispositifs de plus en plus complexes. Les promesses sont particulièrement puissantes du côté de l’adaptive learning et du machine learning. Actuellement, pour être à la mode, il convient d’arriver à placer « algorithme » et « big data » dans son discours, deux mots clés dans un propos commercial. Dans les faits, sur le marché du learning, peu sont capables d’utiliser réellement ces concepts, même aux Etats-Unis où pourtant les levées de fonds injectées dans les start-ups ed-tech se chiffrent en centaines de millions de dollars. Un autre univers, sans comparaisons censées avec la France.

Quand on évoque l’innovation, plus particulièrement dans le secteur de l’innovation, il faut se méfier des « effets diligence ». Ceux-ci désignent le fait de mal saisir les implications, le sens d’une innovation. Jacques Perriault, un des premiers chercheurs français à s'être penché sur les NTIC, en particulier leurs usages et leur appropriation, définit ainsi cette notion:

 

 

« Une invention technique met un certain temps à s’acclimater pour devenir une innovation socialement acceptée. Pendant cette période d’acclimatation, des protocoles anciens sont appliqués aux techniques nouvelles. Les premiers wagons avaient la forme des diligences. »

 

 

Ainsi, au début du e-learning, les manuels scolaires ont été débités en tranches pour être mis sur Internet. Or, il ne suffit pas de mettre des connaissances sur un écran et de les scénariser pour que les gens apprennent. On peut prendre l’exemple de la classe inversée. Une majorité comprend ce concept comme une inversion d’agenda : Avant je prenais mon cours…en cours, et je faisais des activités à la maison. Maintenant, je travaille mon cours à la maison, je fais des activités pendant le cours. En réalité, l’objectif véritable de la classe inversée est d’inverser la position de l’apprenant et du sachant. L’enseignant descend de son estrade et se retrouve au milieu de la communauté d’apprenants, afin de construire collectivement le cours. La logique n’est pas du tout la même.

On voit un effet diligence avec les MOOCs, où par facilité on oublie leur origine connectiviste. Un MOOC demande des apprenants autonomes. Or on a vu précédemment qu’ils ne sont pas légions, ce qui ne fait pas les affaires des fournisseurs de plateforme de MOOCs. Mais ces dispositifs vont être de moins en moins transmissifs, verticaux. De nouveaux systèmes se développent, plus dynamiques, tournés vers l’accompagnement de l’apprenant en fonction de son avancement, et capables de prendre en charge automatiquement les décrocheurs, de renforcer les acquis.

Une autre dimension concerne le web sémantique, qui ces prochaines années pourrait enfin délivrer ses promesses. Dans les entreprises, le savoir est bien souvent fractionné, avec des dispositifs d’apprentissage empilés ou compartimentés. Grâce au web sémantique, tous ces dispositifs vont pouvoir communiquer entre eux, dans le but d’agréger des connaissances, et non de les diviser.

 

 

Quels sont vos futurs projets ?

 

Du côté de Socialearning, nous allons travailler sur une offre inspirée des Hackathons et des Start-up Week-end. Notre volonté est de proposer une nouvelle forme de consulting conçue comme un laboratoire où l’on décrypte les changements en cours et où nous produisons de manière collaborative des solutions concrètes.

Je vais surtout travailler sur un nouveau projet, TEACHINFIRM, fondé sur le modèle de l’entreprise enseignante. Il s’agit d’un concept prenant en compte toute la gamme d’apprentissage (formel, informel, social learning, micro learning, MOOCs…) dans une logique business, opérationnelle. Nous allons lancer une agence qui proposera ce genre de stratégie pour les directions marketing. L’objectif est de faire du learning marketing: générer des leads en évangélisant un marché, en fournissant du contenu pédagogique. Le pitch est « they learn, you grow ».

 

 

Merci à Frédéric Domon d'avoir répondu aux questions d'Educadis.


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